La face cachée de notre fascination pour Mars

Surnommée « la planète rouge » en raison de sa couleur due à l’abondance de l’oxyde de fer à sa surface, Mars, quatrième parmi les huit planètes du système solaire, par ordre de distance croissante au soleil interroge et fascine. Déjà associée dans l’Antiquité au dieu romain de la guerre, Mars alimente encore aujourd’hui des récits de science-fiction, et la science tout court. Permet-elle aussi de raconter une autre histoire, « notre » histoire en cours ?

Une tempête pour comprendre

Environ dix fois moins massive que la terre avec laquelle elle présente des analogies (formations d’origine tectonique et climatique) ainsi qu’avec la lune (cratères), Mars a fait l’objet d’ambitieux programmes d’exploration.

Depuis le 30 mai dernier, Mars fait surtout parler d’elle par la mystérieuse tempête de poussières géantes qui l’entoure, bloquant l’un des appareil de la Nasa envoyé en 2004 : le rover Opportunity, fonctionnant à l’énergie solaire.

La tempête risquant de se prolonger jusqu’en septembre, les scientifiques craignent que l’appareil, privé d’accès à la lumière, ne parvienne pas à se recharger suffisamment pour se protéger du froid.

Toutefois, avec les autres sondes en orbites autour de Mars et le dernier rover au sol de la Nasa introduit en 2012, les scientifiques espèrent obtenir des informations plus précises sur l’origine des tempêtes locales, et surtout sur l’origine et l’évolution de Mars elle-même.

En effet, les scientifiques visent à percer un mystère demeurant entier, auquel on doit sans doute une large part de l’attraction que suscite la planète rouge : comprendre le mystère de son changement brutal il y a des milliards d’années, lorsque l’eau liquide existait encore à sa surface. Une équipe de chercheurs italiens vient de publier à ce sujet dans la revue Nature un article y démontrant la probable présence sous les calottes glaciaires d’un lac souterrain.

De là à glisser – ou à flotter cosmiquement- de Mars à la Terre, il n’y a dès lors qu’un petit pas, que l’imaginaire franchit aisément.

Si Mars et la Terre sont à ce point similaires, peut-être que nous pourrons un jour y habiter – voire y re-habiter- si des conditions d’existence passées étaient avérées. Et pourquoi pas y développer de nouvelles opportunités commerciales.

C’est en tous les cas l’une des dimensions affichées d’un récit qui va au-delà de la science et de la science-fiction : un discours directement connecté à la politique.

S’émanciper de la Terre et des ses limites

Depuis Obama et bien avant l’armée de l’espace plébiscitée par Trump pour gérer les dangers et conflits spatiaux malgré le traité international de 1967 sur la neutralité de l’espace, nous sommes bel et bien entrés dans une ère de surcroît de marchandisation.

Comment cela se manifeste-t-il ? Par une recherche croissante de progrès, de nouvelles technologies permettant l’accès à de nouveaux marchés dont celui de l’espace : ce dernier est important pour les besoins civils tels que les systèmes de communications ou le GPS.

A l’horizon, c’est la vie elle-même qui va être marchandisée, comme cela a commencé avec la réalité augmentée, et terminera peut-être un jour avec une amortalité. Tel est le discours dit transhumaniste, évoquant un au-delà de la condition mortelle humaine.

Si la Terre ne peut plus nous offrir un capital naturel suffisant pour poursuivre notre expansion économique, alors il nous suffira de conquérir d’autres espaces et trouver des astéroïdes adaptés.

Mars peut-elle nous enseigner autre chose, nous aider à développer un autre récit ?

Le bonheur dans un gros tas de cailloux ?

Car, en l’état, Mars n’est ni plus ni moins qu’un gros tas de cailloux, un véritable désert minéral ! Comme celui que la terre s’apprête à devenir d’ici le siècle prochain si le processus d’extraction massif des ressources et des minéraux qui la constituent se poursuit à ce rythme effréné, s’ajoutant aux dérèglements climatiques et à la chute du vivant sauvage.

Si Mars devait nous enseigner quelque chose, ne serait-ce pas d’abord celui du mouvement constant des choses et des conditions simples et basiques pour vivre sur terre ?

Respecter le vivant, les limites planétaires, le cycle de l’eau et de la gestion des forêts par exemple qui sont les poumons de notre planète bleue à nous.

Peut-être que la sonde qui tâte frénétiquement le sol de Mars apportera des preuves que la vie y a existé à l’ère du Noachien. Peut-être apprendrons-nous que cette vie a disparu à cause du désir des martiens de toujours extraire plus que le capital naturel de leur planète le supportait, au détriment de la qualité de vie immédiate.

Dans ce scénario, au fond, c’est la Terre qui est l’avenir : notre avenir et celui de Mars compris. Et Mars nous fascinerait alors comme le vestige d’une civilisation ravagée par la guerre des métaux et dans laquelle le fer aurait triomphé de la vie.

Et si nous arrêtions de fantasmer sur notre seule destruction, que se passerait-il ?

Commençons déjà concrètement par habiter notre Terre intelligemment en combinant subtilement nos technologies high et low tech. Et regardons d’un œil nouveau -et pas nécessairement et exclusivement bionique- les initiatives humaines qui s’y épanouissent.

La fascination pour Mars a du sens aussi et surtout si elle permet de repenser et de rendre leur place aux mondes végétal et animal sans lesquels le monde minéral lui-même perd son utilité.

Une version de cet article est parue sur le blog de Sophie Swaton du journal Le Temps.
Credit photo: NASA/JPL

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