Le Revenu de Transition Ecologique en 7 points clés

Interview de Sophie Swaton par Agathe Chevalier.

AC – Sophie, vous êtes philosophe et économiste. Vous avez pensé le Revenu de Transition Ecologique (RTE) dans quel contexte ?

SW – Celui des urgences ! Urgence climatique d’abord : avec le réchauffement global, on vit à crédit sur Terre, il n’y a pas de planète de rechange pour l’humanité qui a dépassé 4 des 9 limites planétaires. Urgence sociale ensuite : la transition numérique révolutionne le marché du travail, rend obsolètes des millions d’emplois. Les inégalités augmentent, dans les classes sociales de chaque pays et entre pays du sud et du nord. Les précarités s’accroissent dans tous les domaines (énergétique, alimentaire, financière, etc.). La question était donc : Comment accélérer la transition vers une société plus durable et plus solidaire ?

AC – Quels étaient vos postulats de départ ?

SW – Il s’agissait de savoir si l’on peut allier écologique et social dans une voie équilibrée, différente du développement durable qui présuppose une croissance constante illusoire. Par exemple, comment définir l’avenir du travail ? Imagine-t-on un emploi choisi plutôt qu’imposé ? Est-ce un système d’exploitation à dépasser dans la société post-capitaliste ? Une activité importante qui mérite rémunération pour ceux qui souhaitent la préserver ?

Mon postulat était le suivant : le travail reste un facteur de reconnaissance et d’identité sociale. On doit pouvoir le favoriser dans une économie nouvelle, avec l’aide de tous les acteurs impliqués, pour autant que l’on soit attentif dès maintenant aux besoins présents et futurs. La transition écologique et solidaire devrait créer de nombreux emplois (bâtiment, mobilité, énergie, etc.). Ils sont pour l’instant mal identifiés. Il faut du temps pour que les nouveaux secteurs durables s’implantent, soient rentables à long terme et créateurs d’activités.

Cela a généré une hypothèse : en rendant visible et en soutenant financièrement, momentanément, les secteurs émergents de l’activité durable, peut-on accélérer en douceur la transition vers une économie écologique, solidaire et durable ?

AC – Cela ne sera pas tout simple… quels freins à ce projet avez-vous identifiés ?

SW – Il y en a principalement deux. D’abord le frein monétaire : chaque individu cherchant à obtenir un certain niveau de sécurité financière, il faut rassurer en apportant l’assurance d’un travail rémunéré. Ensuite le frein sociétal : à quel niveau la transition doit-elle commencer, au niveau individuel ou collectif ? On ne peut rejeter sans cesse la responsabilité de la transition écologique sur un niveau ou l’autre. Il faut nécessairement agir simultanément aux deux niveaux, accompagner les structures qui mettent en place de nouveaux fonctionnements et les gens qui y travaillent.

L’accompagnement doit donc mettre en œuvre des modalités complémentaires sur trois plans : au plan financier avec un revenu monétaire, concrètement en fournissant des outils pour franchir progressivement et avec succès les étapes de la transition, et enfin au niveau social et solidaire, en mutualisant les coûts, les pratiques et les connaissances au sein de nouveaux réseaux. Il s’agit donc de créer l’écosystème qui permettra la transition vers une nouvelle société viable dans les limites planétaires et plus équitable.

AC – En quoi consiste le revenu de transition écologique (RTE) que vous avez imaginé ?

SW – Le RTE n’est pas un simple revenu complémentaire ou différent. C’est un dispositif complet en trois volets, pour répondre aux trois plans que je viens d’évoquer. Il consiste d’abord en un revenu versé à une personne dans le cadre fiscal légal, conditionné à une activité de transition. Il a pour vocation de donner du sens, ce n’est pas de l’assistanat, il faut que la personne choisisse sa manière d’évoluer pour que cela fonctionne. Ensuite, il faut fournir un accompagnement adapté à la personne et à sa structure d’emploi, à partir de dispositifs existants à l’Etat et dans les réseaux associatifs. Tout le monde ne part pas du même point et une solution globale pour tout manquerait de nuances : il faut adapter l’accompagnement au cas par cas. Enfin, il faut favoriser la mise en commun des savoir-faire et des connaissances dans un réseau, collectif citoyen et coopérative d’activités. La mise en œuvre du RTE à ces trois niveaux devrait permettre un changement d’échelle simultané au niveau collectif et sociétal. C’est une mesure complète qui s’intègre à l’économie, car si l’économie fait partie du problème, elle doit nécessairement faire partie de la solution.

AC – Sur quelle éthique se base le RTE ?

SW – Le RTE remet en cause une réponse purement monétaire, par essence incomplète au niveau collectif et sociétal, ainsi qu’une éthique individualiste du type « j’ai le droit de me servir des richesses de la Terre, je prends ce que je veux en ignorant les besoins des autres ». On voit bien maintenant où ce genre d’éthique nous a mené !

A l’inverse, le RTE postule qu’il y a un droit de la Terre, mais que la justice sociale doit être repensée dans le cadre d’une éthique environnementale. C’est une éthique des communs terrestres, qui implique que l’on prenne soin de la Terre car elle est le bien de tous et que le dépassement de ses limites met chacun en danger. Le RTE est un premier pas vers une éthique environnementale qui soit compatible avec l’économie, une façon d’entrer en matière avec une pluralité d’applications futures. Il est pensé dans la tradition du collectif, de l’associatif du 19ème siècle, avec une éthique ouverte et respectueuse de l’autre et des biens communs comtemporains. Car que demandent ceux qui souhaitent s’intégrer ? La précarité n’est pas juste liée au revenu, l’absence de réseau et le lien social sont des facteurs déterminants. Il faut laisser une chance aux plus précaires de contribuer à la transition de la société qui doit s’opérer car, dans ce processus, ils ont autant à offrir que tous les autres acteurs.

AC – Comment pensez-vous financer le RTE dans l’économie actuelle ?

SW – Le mode de financement que l’on choisit n’est jamais neutre. Avant d’être pensé uniformément dans un pays, le RTE a besoin d’être implanté et testé localement.

En France, on pourrait imaginer d’étendre le revenu de solidarité active (RSA en France) aux 18-25 ans ; ou utiliser la loi d’expérimentation sur les territoires, à l’instar des Territoires Zéro Chômeurs de Longue Durée (TZCLD).

En Suisse, le RTE pourrait trouver plusieurs modalités de financement, complémentaires ou non. Au niveau du mode de distribution, on pourrait voir s’il est possible d’étendre l’assurance invalidité (AI) ; ou si le service civique pourrait être élargi selon de nouvelles modalités intégrant les activités à fort impact environnemental et social ; ou encore voir au niveau de l’offre de formation des Offices Régionaux de Placement (ORP) comment intégrer les nouveaux métiers, leviers de la transition.

Au niveau européen, une taxe sur les entreprises polluantes et prédatrices en ressources naturelles non renouvelables pourrait alimenter un fonds d’expérimentation pour financer des revenus de transition écologique ; on pourrait également repenser une part de l’attribution des financements de la Politique Agricole Commune qui dépense aujourd’hui environ 30’000 euros par agriculteur et par an sans parvenir à les sortir de la situation de détresse dans laquelle bon nombre se trouvent, avec un impact négatif en prime pour l’écologie. Il serait également intéressant d’utiliser sur chaque territoire un financement partiel en monnaies complémentaires citoyennes qui renforcent l’économie locale, durable et solidaire.

Mais quelle que soit la ou les mesures mises en place en matière de financement, l’accompagnement des personnes et des projets, comme évoqué plus haut, sera un facteur essentiel, avec la mise en réseau de coopératives de transition écologique rassemblant différents acteurs (dont privés) dans une visée d’horizontalité des politiques publiques.

AC – Le RTE est-il déjà en cours d’expérimentation ?

SW – Oui, absolument. En France, plusieurs expériences sont en train de démarrer, et des discussions sont en cours en Suisse. La première annonce d’expérimentation vient d’être faite par Damien Carême, le maire de Grande Synthe, au nord de la France, dans une ville exemplaire en terme de transition et qui s’est déjà illustrée en annonçant la mise en place d’un minimum social garanti. C’est une ville en transition, avec des ressources à protéger, des associations actives qui seront des acteurs clés très impliqués dans ce projet.

Nous allons signer une convention avec la Fondation Zoein que je préside en Suisse, un partenariat visant à la création d’une coopérative de transition écologique sur le territoire. Des chercheur.e.s du conseil scientifique de Zoein sont impliqué.e.s, notamment la Dr. Caroline Lejeune, spécialiste des politiques participatives. Car il est essentiel que les expérimentations du RTE sur le terrain soient documentées, évaluées et ajustées pour parvenir à un modèle efficace qui puisse être implanté sur de multiples territoires.

Ainsi, il y aura différents collèges au sein de la coopérative de transition, dont le modèle économique vise à auto-financer, au terme de 5 années, au moins la moitié des revenus de transition qui seront dispensés. Simultanément, un.e doctorant.e réalisera une thèse pour identifier la pertinence et mesurer les critères d’impact social et environnemental, première étape du dispositif pour repenser un modèle économique durable. Une thèse est déjà en cours pour évaluer, entre autres, les conditions d’expérimentation, le montant et le type de revenus souhaitables ainsi que les segments de population concernés. On est bien au-delà du facteur monétaire ! Des acteurs majeurs de la société suivent cette initiative de près, que ce soit les syndicats ou les politiques – locaux, mais aussi internationaux, comme le parlement européen. L’essentiel est que ce nouveau paradigme que propose le RTE, inscrit dans une tradition coopérativiste, inclue toutes les parties prenantes, que ce soit une rencontre non pas seulement économique mais sociétale entre les différentes composantes de notre monde.

 

 

 

 

 

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